Faut-il un enseignant-chercheur comme ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche ?

29 August 2016

Mathieu Lefebvre, enseignant à la faculté des sciences économiques et de gestion et chercheur au BETA donne une interview suite à la publication de ses derniers travaux.

Cette interview a été réalisée par le laboratoire BETA, vous pouvez télécharger la dernière newsletter du laboratoire.

 

Qu’est-ce qui fait la spécificité du secteur de l’enseignement supérieur et de la recherche ?

Mathieu Lefebvre :  L’enseignement supérieur et la recherche constituent un domaine particulier à administrer. Il se compose de multiples strates enchevêtrées (CNRS, universités, grandes écoles, UMR, centres de recherche, etc.) aux compétences non-exclusives disposant de plus ou moins d’indépendance face à leur ministre de tutelle.

Des spécificités telles l’évaluation par les pairs, la liberté académique ou le processus de prise de décision qui donnent beaucoup de pouvoirs aux multiples parties prenantes (enseignants, chercheurs, corps administratifs, étudiants, etc.) peuvent paraître complexes, voire même absurdes, à l’œil non avisé.

 

Devant ces particularités, quelles caractéristiques devrait avoir le ou la ministre en charge ?

Mathieu Lefebvre : Dans une étude récente, nous montrons, avec Julien Jaqmin (HEC-Liège), que le choix du ministre de l’enseignement supérieur n’est pas anodin. En particulier, le parcours professionnel de la personne en charge peut se révéler être un facteur important à prendre en considération. En mettant en relation les caractéristiques des ministres de l’enseignement supérieur en Europe en poste lors des vingt dernières années avec une mesure de performance de l’enseignement supérieur, basée sur le critiquable mais non moins influent classement de Shanghai, nous observons un lien positif entre les ministres ayant eu une expérience dans l’enseignement supérieur (en tant que professeur, doyen ou président d’établissement) et la performance du système. Les pays dans lesquels le ministre avait l’expérience du monde académique et de la recherche obtiennent de meilleurs résultats en termes de recherche.

N’observant aucun lien entre cette expérience et le financement accordé au secteur, nous concluons que les ministres avec ce profil professionnel ont tendance à mettre en place des réformes améliorant le fonctionnement du système. On pense, par exemple, aux réformes améliorant leur attractivité aux yeux des meilleurs chercheurs.

Quelles sont les raisons de cette relation positive entre parcours professionnel et performance ?

Mathieu Lefebvre : Il y a plusieurs explications possibles. Les années d’expérience dans l’enseignement supérieur et la recherche permettent l’acquisition d’une connaissance fine du terrain, de ses multiples constituantes et du contexte, de plus en plus international, dans lequel il évolue. En plus de cette expertise, elles facilitent l’acquisition de compétences utiles au travail de ministre comme des compétences pédagogiques ou de gestion d’équipe/de projets. Ensuite, ce passé académique signale aux parties prenantes du secteur que le ministre dispose des aptitudes requises à une telle position et qu’il possède des valeurs propres au secteur. De là découlera une forme de légitimité aux yeux du monde académique. Il suffit de s’imaginer le cas inverse de la réaction du monde de l’enseignement supérieur et de la presse suite à la nomination d’un ministre de l’enseignement supérieur sans parcours académique pour comprendre pourquoi. Finalement, les réseaux internes au monde de l’enseignement supérieur créés à travers cette expérience peuvent s’avérer être un capital social utile pour la mise en œuvre de réformes adéquates mais pas toujours faciles à mettre en œuvre politiquement.

Il suffirait donc de nommer un académique au poste de ministre en charge de la recherche pour voir la performance de ce secteur augmenter ?

Mathieu Lefebvre : Il faut nuancer cette conclusion quant à la relation entre expérience académique du ministre en charge et performance de la recherche. Nous montrons également que cette expérience académique, seule, n’est pas suffisante. On s’aperçoit que cette expérience est d’autant plus effective qu’elle est couplée à une expérience politique préalable, que ce soit au niveau local ou national. Lors de la nomination du ministre en charge de l’enseignement supérieur, il est dès lors important de considérer l’expérience dans le secteur en question ainsi que sa crédibilité électorale.

 

Pour en savoir plus : Julien Jacqmin, Mathieu Lefebvre (2016), « Does sector-specific experience matter? The case of European higher educatioon ministers », Research Policy, 45(5), 987-998.